À l’approche de ses 25 ans, le festival Les Voix Intimes éprouve le besoin de se retourner sur son histoire. Non par nostalgie, mais pour poser un regard rétrospectif, analytique et critique sur une programmation qui s’est construite, saison après saison, dans un équilibre délicat entre exigence musicale, fidélité au répertoire et attention constante portée à l’évolution des pratiques artistiques.
I. Une identité ancrée dans le grand répertoire
II. Des figures majeures, des fidélités assumés
III. And the Winner is…
IV. Une évolution marquée dans la représentation des compositrices
Parmi les 76 prestations que le festival a consacrées au répertoire moderne, un ensemble significatif d’œuvres renvoie à une page sombre de l’histoire européenne : celles que le régime nazi a pu qualifier d’« Entartete Musik » (musique dégénérée).
Dès son arrivée au pouvoir en 1933, le NSDAP (Parti national-socialiste) entreprit d’éradiquer toute forme d’avant-garde au nom de la « pureté de la race aryenne ». C’est ainsi que de très nombreux musiciens, compositeurs mais aussi interprètes (enseignants distingués, membres d’orchestre ou de formation de chambre) perdirent leur emploi ou tout moyen d’exprimer leur talent*.
Des figures majeures comme Arnold Schoenberg, Alban Berg ou Anton Webern, chefs de file de la Seconde École de Vienne, furent ainsi condamnées à la fois pour leur radicalité esthétique et pour des raisons strictement idéologiques et racistes. Leurs œuvres incarnent pourtant l’un des tournants les plus décisifs du langage musical au XXe siècle.
À leurs côtés, d’autres compositeurs de génie (eux aussi programmés au festival) furent directement persécutés, interdits ou contraints à l’exil : Erwin Schulhoff, Viktor Ullmann et Hans Krása, mais aussi Ernst Toch, Walter Braunfels, Egon Wellesz, Karl Weigl, Pavel Haas ou encore Erich Wolfgang Korngold.
La programmation de ces œuvres, longtemps absentes des salles de concert, participe d’un indispensable travail de mémoire. Elle rappelle que la modernité musicale européenne ne s’est pas développée de manière linéaire, mais au prix de ruptures, de silences imposés et de destins brisés.
En les faisant entendre aux côtés de figures plus institutionnalisées (Debussy, Ravel, Bartók ou Janáček), Les Voix Intimes contribuent à restituer toute sa complexité historique au répertoire chambriste moderne.
Cette démarche s’inscrit pleinement dans l’identité du festival : depuis près d’un quart de siècle, nous construisons une programmation qui célèbre certes le « canon », mais qui interroge aussi ses zones d’ombre et les lignes de fracture qui le parcourent.
* Voir à ce sujet Amaury du Closel, Les Voix étouffées du Troisième Reich, Paris, Actes Sud, 2005. L’ouvrage recense plus de 200 compositeurs (inconnus pour la plupart) mis à l’index, bannis, déportés voire exterminés par le régime.
À suivre: VI. Une attention particulière à la création belge

Ci-contre : Dominique Huybrechts, Le Quatuor Rosé (huile sur toile).